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Mercredi 12 Novembre 2008

Entretien ENTRETIEN
ETAT OU MARCHE ? UNE FAUSSE ALTERNATIVE
Chronique d'Erhard Friedberg, novembre 2008

Erhard Friedberg

Le consensus est crasant. La crise financire qui nest pas prte de steindre et qui entrane dans son sillage lensemble des conomies du monde dvelopp au moins dans une rcession grave, a pour responsable principal, voire unique, un dfaut de rgulation. Laisss eux-mmes, les marchs sont incapables de se corriger, glissant sur leur pente naturelle vers la spculation effrne et la chasse au profit court terme. Ce qui a manqu, entend-on de tous cts, ce sont des autorits de rgulation fortes et capables, au nom du maintien et du bon fonctionnement moyen terme des marchs, dimposer des limites aux comportements opportunistes des oprateurs pris dans leurs stratgies myopes et, comme le montre lhistoire de la crise financire, gure soutenables, voire de fait suicidaires.

Ntaient les consquences graves que nous commenons seulement entrevoir, le sociologue de lorganisation que je suis pourrait applaudir la sagesse soudain revenue des financiers qui sont tout prts battre leur coulpe et reconnatre avec une humilit nouvelle quils ont surestim leurs modles de gestion des risques, voire admettre (on frmit rtrospectivement) que les acteurs des marchs financiers avaient t nombreux ne pas comprendre les modles sur la base desquels ils fondaient leurs dcisions. Et je pourrais me rjouir du consensus rgulationniste soudain retrouv qui ne fait que confirmer ce que la sociologie de laction organise na cess daffirmer, savoir que la dichotomie organisation/march est une fausse dichotomie et quil y a continuit entre les deux du point de vue des mcanismes sociaux en cause. Les deux peuvent sanalyser comme des systmes dacteurs dont linterdpendance stratgique est organise par un minimum de rgles et dont le fonctionnement a besoin (et secrte toujours) une rgulation au sens de pilotage, que celle-ci soit explicite ou implicite, formalise ou informelle(1).

Toutefois, prudence et circonspection simposent plutt en la matire. Tout dabord, parce quun tel diagnostic ne tient compte que dune partie de lhistoire. Il y a certainement eu chec de rgulation, mais est-ce toute lhistoire ? Nest-ce pas oublier les erreurs de politique conomique, et notamment la politique dargent facile suivie par les autorits amricaines comptentes au moins depuis lclatement de la bulle dinternet en 2000 ? Cette politique a certainement contribu lemballement des comportements financiers des institutions et des particuliers, lequel a produit la situation de aot et septembre 2008.

Mais la circonspection simpose encore davantage quand on mesure la diversit des sens que recouvre lapparent consensus sur la rgulation et quon le replace dans une perspective dhistoire rcente. On comprend alors que nous assistons la dfaite des no-libraux et au retour en force des rgulationnistes qui piaffaient dimpatience depuis un certain temps dj et qui voient enfin arriver lheure de la revanche.

Pour quelquun qui a fait des tudes suprieures dans les annes soixante, cest un trange retour en arrire. Jai en effet tudi dans un climat idologique marqu par la synthse keynsienne fondatrice du consensus de Bretton-Woods(2). Il ntait question que dchecs de march dont la myopie et les aberrations devaient tre corriges par lintervention de la puissance publique, dont la bienfaisance, la clairvoyance et la lgitimit ntaient jamais mises en doute. Ctait lpoque o les Amricains envoyaient des missions pour tudier la planification indicative la franaise qui, aussi incroyable que cela puisse paratre rtrospectivement, faisait alors figure de modle. Linitiative publique tait entoure de laura de la lgitimit puisquidentifie avec le bien commun, et les rsultats dtudes montrant une ralit plus complexe taient considrs comme ngligeables, car mettant en lumire des phnomnes marginaux.

Mais les faits sont ttus, et les progrs de lanalyse des politiques publiques ont commenc jeter le doute sur cette conception quelque peu simpliste. Les rvolutions no-librales de Reagan et Thatcher, dont nous vivons en ce moment les derniers soubresauts, ont import cette critique dans le monde de la politique, et progressivement le climat idologique a chang, avec une synthse neo-librale du consensus de Washington remplaant le consensus rgulationniste daprs guerre. Dans cette synthse, le bien-fond, lefficacit voire la lgitimit des interventions publiques taient systmatiquement mis en doute et montrs du doigt sous le terme dchec de rgulation , et la confiance aveugle dans le march remplaait les biais pro-intervention publique, voire pro-tatique dantan.

Le nouveau climat idologique pro-rgulationniste qui sinstalle dans la foule de lactuelle crise financire correspond videmment un retour du pendule, et a de ce fait toutes les chances de se transformer en un rglement de compte idologique dans lequel on pourra utiliser les leons dun pass proche pour oublier celles dun pass un peu plus loign. Un rglement de compte qui tendra revenir aux conceptions simplistes dune conomie de commande, o une intervention accrue de lEtat serait la solution tous les maux et o, en dautres termes, lEtat serait propuls vers un rle darbitre impartial et de pilote suprme, le dotant d'habits, toutes les tudes le montrent, bien trop grands pour lui.

Face cette tendance d'un retour en arrire vers un pass rv, la circonspection simpose. Car nous avons appris par lexprience que nous ne pouvons plus faire confiance aux solutions simples du pass. Le problme est justement de sortir de cette vision en blanc et noir, dans laquelle lEtat et le march sont pars alternativement de toutes les vertus ou de tous les vices. Avec ce que nous savons aujourdhui de la ralit de laction publique, sur la complexit organisationnelle de la rgulation, avec les phnomnes bien connus dalignements cognitifs et de captage du rgulateur produisant ccit, connivences, voire troc de lgitimit, la solution nest pas systmatique dans moins ou ( nouveau) plus dEtat. Elle est dans la construction de nouveaux modes daction collective, reposant sur linvention dautres alignements dintrts privs et publics qui partent de la reconnaissance quaucun des acteurs des diffrentes arnes daction ne peut prtendre reprsenter lui tout seul le bien commun.

La solution est dans la reconnaissance que la rgulation ne consiste pas donner des ordres, noncer des interdictions et crer des rgimes dautorisations administratives. La rgulation ne peut remplacer laction autonome des acteurs conomiques. Cest une cration institutionnelle qui, pour tre efficace sans touffer, doit encadrer laction autonome des acteurs par des espaces daction qui permettent celle-ci de se dployer avec le minimum deffets collectifs pervers.

Les spcialistes de lorganisation et de laction organise ont de beaux jours devant eux !

Erhard Friedberg


(1) Cf. M. Callon (Ed.) The Law of the Market, Londres, Blackwell, 1998, E. Friedberg, Le Pouvoir et la rgle, Paris, Le Seuil, 1993, notamment chapitres 4 6, M. Moullet, La concurrence organise, Paris, SciencesPo, 1982, H. White, "Where do Markets Come From?", American Journal of Sociology, XIX, pp. 517-547.

(2) Du nom de la localit ou fut ngoci larmature institutionnelle de lordre financier international daprs guerre.


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